CRITIQUES

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JIN BO « Morphogenèse »

Une "lettre vivante" qui atteint l'autre dans un discours

 

 

JIN BO « Morphogenèse »

Par Michel BATLLE

Durant quatre millénaires, l’art chinois a reflété, dans sa continuité, une pensée quasi immuable n’ayant pour la nouveauté que peu d’intérêt. Difficile pour les occidentaux et leur histoire de l’art aux classicismes méditerranéens, de pénétrer cette pensée et donc, l’art d’Extrême Orient. Notre chance est qu’aujourd’hui, des artistes chinois viennent à nous avec un langage en partie occidentalisé; Jin Bo est de cette vague, marquée par les images du Réalisme Socialiste mais aussi par l’autre impérialisme culturel, celui de l’occident. Il en a étudié les bases de la Renaissance au Cubisme via la perspective, le volume, et tous les réalismes…
Dès le premier regard sur une de ses œuvres, nous sommes illusionnés, est-ce de la photo ou bien de la peinture ? Voila un premier intérêt à accorder à cette œuvre, celui de la curiosité. L’aspect lisse et sans trace de sa technique picturale fait surgir au prime abord le mystère et la magie de la création, c’est déjà là, un élément d’une culture traditionnelle profonde et lointaine.

UNE FIGURATION NARRATIVE CHINOISE

La tradition, la culture, les artistes chinois s’en préoccupent-ils?
L’art contemporain chinois qui n’a que 25 ans d’existence, est le produit d’une expérience occidentale. Dans l’Empire du Milieu où la contrefaçon n’est pas condamnable, une adhésion à l’internationale artistique ou plutôt un marché international de l’art, vient de donner ses fruits : du Sino Pop Art, de la Sino Abstraction, Sino Performance, des Sino Installations etc… Ce mouvement, sorte de  « Figuration Narrative» aux yeux bridés, ne peut s’apprécier que, comme une étape précédant un art nouveau à venir qui saurait synthétiser un passé et des cultures très différentes de celles qui ont pu nourrir nos deux millénaires d’art occidental. Il en est de même pour le continent africain et on ne peut que rêver de ce que j’ai nommé il y a une dizaine d’années l’ « Art Accidental » (1) à savoir une rupture dans la pensée occidentale par l’émergence des cultures minorisées ; car la Chine ne pourra se satisfaire de n’être qu’une copie de l’art européen et américain, afin de ne pas, comme l’écrit le critique Fei Dawei, être des « Hommes bananes », jaunes à l’extérieur, blancs à l’intérieur.
Qui saura aujourd’hui élucider le problème sans réaliser une œuvre exotique tout en restant lui-même ?
Quelques rares artistes tel Jin Bo, donnent espoir pour des solutions qui lanceraient cet utopique pont, tant de fois évoqué entre Extrême Orient et Occident.
Pour l’instant la peinture chinoise ressemble étrangement à la peinture de l’ex Union Soviétique de la fin des années 80 sauf qu’un Lénine est remplacé par un Mao qui n’en a pas terminé de sa Longue Marche…
Jin Bo lui aussi s’est essayé à l’effigie du Grand Timonier, il l’explique : « … Je voulais voir ce que pouvait donner ma peinture avec Mao, c’est la marque d’une époque que je n’ai pas vécue mais elle fait partie de nous… » Chaque artiste cherche à évacuer le passé, à dépasser cette image prégnante, Jin Bo en a fait un sujet pictural, par un procédé de diffraction, faisant basculer cette image obsédante dans un trouble post révolutionnaire qui progressivement disparaît et disparaîtra .
L’art Moderne a été intégré et gommé et Marcel Duchamp aux oubliettes d’une nouvelle histoire, bien qu’il y ait eu rencontre fortuite entre son « Nu descendant un escalier » et certaines toiles de Jin Bo « vibrées », où l’image est démultipliée telle une pellicule de cinéma et ses 24 images seconde, en un vrai « flou artistique ».

TAO PAINTINGS ?

Si la peinture de Jin Bo nous questionne et nous attire c’est qu’elle semble venir d’ailleurs ; elle est certes lisible mais riche d’éléments qui la relient à une tradition ayant ses fondements dans la représentation ancienne du paysage. Il semble y avoir derrière ses images qui représentent essentiellement des personnages et plus précisément des visages, des montagnes et des fleuves qui sont traditionnellement le lien entre le ciel et la terre. Dans un autre registre, durant les années 50, Zao Wou Ki avait réalisé une synthèse au sein du mouvement du « Paysagisme abstrait ».
L’art chinois qui prend son véritable essor dans la période dite des « Six Dynasties » entre Han et T’ang (II au VI siècle) pourrait se résumer dans cette recommandation du peintre Sie-Ho à savoir: se conformer au « rythme vital » et faire passer dans ses œuvres « la vie et l’esprit ».
C’est là une recherche de l’universel, de l’essence même de l’être, une pratique de la méditation, de la contemplation, la libération d’énergies que recèle chacun d’entre nous.
Dans ses peintures, il est dit, que ce que nous voyons de nous, ne saurait être la réalité, qu’il y a une grande différence entre ressemblance et vérité, une appréhension de la vie de l’intérieur de nous même.
Le tableau est alors le lien où se réalise l’harmonisation entre esprit et matière avec la présence du mouvement et de l’espace qui exprime un état de réceptivité s’ouvrant à la conscience. Tel que le délivre le Tao et comme on peut le lire dans Tchang-Tseu « Au grand commencement était le Non Etre » c'est-à-dire le vide et on sait que le Tao a sa demeure dans le vide. Ce vide et ce silence qui stimulent la perception…
C’est au sein même de ces représentations de visages déformés qu’est la révélation d’un monde, celui d’un regard intuitif tourné vers l’intérieur, illumination que le Bouddhisme Zen nomme « Satori » et le chinois « Won ».
Les portraits que peint Jin Bo sont imaginaires, bien qu’il ait des modèles, que ce soit son épouse Xin, lui-même ou ses amis. Mais ces portraits, comme aux temps des époques Ming et Quing, ne puisent pas l’essentiel de leurs sources chez les modèles, ils sont des prétextes à peindre et le véritable sujet est la peinture, ce n’est pas qu’une technique, qu’un sujet, qu’une anecdote, qu’une composition, c’est tout cela et en même temps autre chose, sa peinture ne décrit pas, elle « écrit ». Ici, l’image n’est qu’une enveloppe et le travail peint, une abstraction, une extraction émotionnelle, sorte de frémissement et de transparence, si personnelle à l’artiste. On peut dire que ces visages sont des paysages intérieurs, des « paysages philosophiques » non identifiables, techniquement proches du « sfumato » cher à Léonard; il n’y a pas de traits sinon des lisières, des zones de passages, mais aussi comme une impossibilité de pénétration et en même temps l’appel vers des profondeurs, irradiant des sensations de spiritualité, d’immatérialité, « Le trop de précision tue » disait Lao Tseu, et le tour de force de l’artiste, de construire avec ce flou, ces transparences, ces superpositions, d’implanter une composition qui a sa force, ses lignes, son volume, ses contrastes la mise en valeur du modelé, la présence de la peau… Il faut aussi parler des mouvements qui animent les visages, sortes de houles dangereuses, saccades et secousses, affolement, oscillations et tourbillons électriques, torsions presque, convulsions, ébranlements jusqu’au malaise; mal de terre ou mal de vie ?
Ici, le vide et le plein s’interpénètrent, comme c’était le propos dans la peinture ancienne, avec des éléments naturels, l’eau, le brouillard, les vapeurs, brumes, fumées, nuages, mirages… Tel « le fond et la forme » chez nos artistes modernes.
Ici, « peinture et poésie constituent une seule et même discipline ».
Mais d’où viennent les visages polymorphes de Jin Bo ? Est-ce du « chaos originel », de cet état premier de la matière, formes sans formes et formes déformée; ou naissent-ils dans la perspective d’une mutation de l’être humain ? Comment définir leurs présences instables, ces divers états que nous montrent ses peintures au morphing saccadé où le personnage représenté semble dans chacune de ses phases et de ses dérives, dire: « je suis » puis « je ne suis pas », « je doute » et « je ne doute pas »… Interrogations majeures et tentatives d’arrestation du doute...

« A la surface de la peinture s’opère une complète métamorphose, au milieu du chaos, s’installe et jaillit la lumière » écrivait le peintre Shitao (2). Qu’elle est donc cette lumière si ce n’est une énergie que détectent nos sens, des souffles de diverses densités, toujours en mouvement comme la source même du vivant?...
L’aventure est en chaque tableau même si celui-ci découle d’une série, il y a toujours une progression formelle et technique qui font avancer l’œuvre « A travers les images que je peints, je déforme l’image de la peinture ». Est-ce l’image de SA Peinture ou de LA Peinture ?
L’aspect matériel de la forme est déformé, sorte d’hologramme (3), elle s’efface au profit d’une nouvelle représentation à l’aspect fantomatique, spectral, un corps céleste, une enveloppe diaphane en mutation, dans un glissement en quête d’une nouvelle mise en place, une étonnante chirurgie de « glaises molles et subtiles », représentations sensorielles, douloureuses, tensions et déliquescence des chairs… Cris étouffés…
Dans ses toiles récentes en noir, blanc et gris, privées de couleurs pour aller à l’essentiel, élucider les questions picturales, Jin Bo élabore une technique aux épaisseurs charnelles et à l’aspect glacé. Telle une couverte de porcelaine de Jing De Zhen qui nous rappelle que la céramique a été de tous temps un art majeur, ses œuvres ont la profondeur de l’émail et comme le veut la tradition, un aspect « lisse » et « convenable », « noble et maîtrisé ». C’est justement derrière cette maîtrise que se cache la folie de l’artiste, « folie maîtrisée » sans doute mais avec des ingrédients propres à mettre en déroute le spectateur. Ces visages qui sont dans leur quintessence, viennent à nous comme des entrées de labyrinthe. Qui trouvera l’issue et s’en échappera ? Qui vaincra le minotaure et ira au delà des images? « Labyrinthe de la solitude » (4) dans lequel on se trouve collé à sa propre image, où on a peur de son ombre.
Et puis il y a le corps mis à nu, chose auparavant inconcevable en Chine, où le nu est absent de l’histoire de l’art, un réalisme et un érotisme provocants, sans concession, sorte de misérabilisme pervers où les désirs dépassent la raison. Le corps livré à lui-même, à sa solitude charnelle, fragile jusqu’à ses ultimes érosions, jusqu’à la perte de ses zones sensuelles, de ses mémoires lointaines (5)…

Ainsi Jin Bo réalise par ces unions et ces amalgames, une osmose picturale entre peinture chinoise et art occidental, depuis la tradition jusqu’à nos technologies nouvelles, œuvre exigeante révélant au plus près un essentiel humanisme, une « pression à froid » de ce capital d’images, de ce cyclone de signes, de cultures, d’histoires. Son art est synthèse mais aussi concentration des grandes options des histoires de l’art, il est expressionniste, minimal, cultivé, sauvage, philosophique, poétique… Introspection qui met en scène l’habituelle dramaturgie de la condition humaine avec les nouvelles données inhérentes à notre temps, celles d’une nouvelle civilisation globalisée perdant progressivement ses repères naturels et semblant se diriger vers son propre suicide.
Serait-ce donc à partir de la lumière que le chaos apparaîtrait ?

 

Notes

1- ART ACCIDENTAL - Ensemble des productions artistiques des pays non alignés aux diktats du marché de l’art occidental à ses notions du beau, son histoire de l’art, son mode de pensée.
Ces nouveaux Artistes Accidentaux, ne cherchent, ni à s’opposer ni à compléter ce que l’occident a occulté ; ils sont avant tout eux-mêmes avec leurs cultures toujours vivaces, mais ont de nouveaux rapports et des regards différents sur l’Occident.
L’Art Accidental existe, il suffisait de le nommer mais saura-t-il être ce nouvel espace d’expression et de liberté face à la Pensée Dominante, au terrible pouvoir de l’argent, et aux politiques sauvages prédatrices ?

2- Shitao - Auteur d’un traité important sur la peinture chinoise (vers 1710), qui s’occupe de l’acte de peindre, incarnant l’attitude du peintre chinois dans ce qu’elle a de plus universel, c'est-à-dire la vision de l’homme agissant en communion avec l’Univers. (Lire les commentaires lumineux de ce traité par Pierre Ryckmans).

3- Hologramme - Procédé photographique tridimensionnel qui dit que la vraie réalité se trouve dans l’énergie que détectent nos sens et pas dans les objets que nous appelons réels, nos sens qui s’entendent pour créer l’illusion du monde qui nous entoure.

4- « Labyrinthe de la solitude » – Paru en 1950, ce livre majeur d’Octavio Paz analyse la dualité entre Occident et Orient. « La solitude est le fond ultime de la condition humaine. L’homme est l’unique être qui se sente seul et qui cherche l’autre ».

5- Jin Bo a réalisé en 2000, de surprenantes peintures anatomiques au « rouge sang de bœuf », établissant des relations particulières entre corps et esprit dans la plus grande tradition de la « Psychophysiographie ».

 

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Une "lettre vivante" qui atteint l'autre dans un discours


Par  Nolwenn DEJEAN

 

Ce travail est issu d'une rencontre entre l'ART et la PSYCHANALYSE.
Pour JIN Bo, la toile est "un miroir". L'artiste devient "témoin de lui-même" (A. Artaud).

A travers ce langage de l'expérience vécue, B-JIN met en scène "l'instabilité" du corps. Pour lui, l'expression figurative est définie comme "un paysage", une sorte de "muraille qui sépare d'un réel indicible" (H. Michaux).

L'éruption chromatique prend valeur expérimentale et expressionniste "élevant ainsi l'objet à la dimension de la chose" (J. Lacan). B-JIN sublime le corps en mouvement par un trait rapide, épuré, léger. L'huile coule librement sur la toile "comme un fleuve" (B-JIN).

La série "métamorphoses" nous entraîne aux frontières du figuratif et de l'abstraction. "Il ne faut pas de rupture" nous dit B-JIN. Il n'existe pas de séquences et sa recherche actuelle porte sur l'effet de la lumière sur la déformation du corps. Une "lumière dans l'obscurité" nous dira Beckett. "Je parle avec ma toile" nous livre B-JIN. "Le pinceau est ma phrase", "les couleurs sont mes mots". "Je rentre dans un autre monde". C'est "un bonheur pénible, car j'ai envie d'en jouir tout le temps. C'est sans fin. Ca n'arrête pas". Cette jouissance du travail sublimatoire, B-JIN en témoigne comme d'un "soleil noir" (G. de Nerval) où l'opacité, le flou ne fascine que d'avoir su sortir le sujet d'un "vertigineux désœuvrement". C'est un "retour à une spontanéité" sans règles, un automatisme d'ignorance, un mouvement d'irresponsabilité, un jeu immoral" (Artaud).

Ce "JE", B-JIN s'y risque sans pouvoir abdiquer. Il existe comme une "réparation" dans cet ART de l'intime. Ce symptôme à "valeur protectrice" atteignant l'autre dans un discours. Les bénéfices que tire B-JIN de cette impulsion créatrice ne se limitent pas à une quelconque reconnaissance sociale, ni à l'aspect lucratif qui en découle. L'action de l'œuvre n'est pas si différente de l'ACTE analytique, changeant le sujet qui lui est destinataire et au-delà instaure une nouvelle production. B-JIN devient fils de son œuvre. Au travers de cette "composition pressée", apparaît une rigueur de travail où s'exprime l'expérience d'un "désir impossible" rejoignant "l'immédiat comme présence infinie" dont parle Hegel.

"L'ART contemporain met en rapport le discours scientifique : l'humain n'est pas rendu compte" nous confie B-JIN. "Moi, je parle avec ma toile. C'est ma meilleure amie".

 

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PRESSE - INTERVIEW

oc-tv-2008

Interview par OC-TV - 2008

 

 

Reportage du Dépêche du Midi 2008